La prog'

Édito Septembre 2026

En pérégrinant cet été, au fil du train, des rayons de supermarché, de champs à tentes ou pique-nique, de plages immenses, de pôles pour voyageurs, d’encas chez les copains ou de verres au café du coin, j’ai été fasciné de croiser un grand nombre de corps absorbés par la lecture de livres. Celui-ci a les jambes repliées dans un canapé trop petit, dans ses mains il tient fermement La précieuse guirlande de la Voie sublime de Ganapa, celle-ci n’a pas plus de huit ans, elle marche en rond sur la place piétonne, inséparable de son manga d’aventures qu’elle feuillette comme on joue au ballon, quant à elle, elle a plaqué sur la table d’un café son livre comme un menu, un crayon à la main elle surligne les mots de Leïla Slimani, l’ado longiligne et son père se disputent, à qui lira en premier le livre Génération after foot, à la plage l’enfant laisse traîner dans le sable le vieux Picsou qu’il a lu trop vite, près de la piscine du camping elle savoure un Virginie Grimaldi, dans le train deux ados sont plongé·es dans des livre de poches Le Testament français pour l’une, Mamie Luger pour l’autre, pas loin de l’océan sur les rochers c’est Faire sourire les pierres d’un auteur breton qu’il tient serré contre le vent, entre deux poses de carrelage, lui s’assoit dans un transat avec un SF de Greg Egan, ce dernier tourne mollement quelques pages du chaos d’Empoli en mangeant son sandwich poulet-mayonnaise, elle c’est avec Circé qu’elle somnole passionnément, tandis que ce petit triture le vieux folio du Pays où l’on n’arrive jamais…

Pendant que l’on nous bassine que plus personne ne lit, voilà que sous mes yeux se déploie un incroyable paysage de lecteur·rices aux âges et genres totalement diversifiés et inattendus. Suis-je de parti pris, hors-sol, et ceux que je croise ne sont-ils que des privilégiés, des fake-êtres ? 

Le spectacle vivant s’écrit lui aussi avec l’encre indélébile et magique de la polyphonie, la passion dévorante du suspens. Sa vigueur transparaît à travers ces magnifiques files de spectateur·ices se pressant pour découvrir le premier texte d’un·e auteur·e encore inconnu·e, cette performance musicale à la levée du jour, ce spectacle de cirque contemporain à regarder aux jumelles… Comment ne pas être conquis par la vitalité des pratiques amateurs, de la présence enchanteresse des artistes dans l’espace public, les hôpitaux, les écoles… ? Quel colossal décalage entre ce que l’on nous dessine du réel et ce qu’il raconte vraiment ! 

L’imaginaire, la culture, la cuisine partagée sont de nécessaires phares pour déclencher nos belles pulsions de vie, de celles qui donnent autant de joie que de débat, de celles qui prennent le temps des désirs, du soin réparateur, du goût de l’autre sans préjugés. Ne sommes-nous pas bien plus surprenants et complexes que les raccourcis qu’on nous assigne ?

Ainsi va le navire de notre 27e saison : la coque est érodée par les attaques permanentes sur notre utilité et les coupes budgétaires, tandis que sur le pont et dans les voiles, cela grouille d’idées, de bruits et de spectacles, cela souffle de curiosité et d’enthousiasme. 

 

Matthieu Malgrange